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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 05:58

Bonjour toutes et à tous.

 

Chronique bandes dessinée aujourd’hui, avec une histoire en deux tomes récemment relue, Biotope, dessinée par Brüno, auteur que j’apprécie particulièrement, et scénarisée par Appollo, parue chez dargaud, dans la collection Poisson Pilote.


 

biotope 1

 

 

Authentique histoire de SF, puisque nous suivons un trio de policiers venir enquêter sur des morts suspects dans une base de scientifiques, Biotope, isolée sur une planète entièrement recouverte d’une unique forêt exubérante, le biotope à étudier donc.

Loin d’un simple meurtre causé par un dépit amoureux et de disparitions mystérieuses en pleine forêt, se préparent de graves événements. Redoutant que leurs travaux ne servent au final qu’à justifier l’exploitation minière et forestière de cette planète, une partie des scientifiques décident de détruire la base, espérant repousser l’arrivée d’autres expéditions, voir définitivement de les empêcher.

Mais cette destruction faite, l’affrontement continue entre ceux désirant vivre en harmonie avec la forêt et ceux désirant absolument se préparer à tuer la prochaine expédition, refusant de négocier avec la Terre un compromis.

 

Trame narrative que l’on peut juger classique, déjà entrevue dans la littérature et la filmographie SF. Mais entre les mains des deux auteurs, elle se transforme en récit passionnant, avec toujours cette manière tranquille chez Brüno de poser l’histoire. L’efficacité du découpage des cases est redoutable, jouissive. Les mystères nombreux dont comme lecteur nous n’avons pas exactement toutes les réponses.


 

biotope 2

 

La double ironie de la fin est aussi très bien travaillée à mon sens, dépassant les soucis écologiques, de responsabilité de l’Humanité face à ses penchants pour l’exploitation des biotopes à son profit.

La forêt de la planète est en fait menacée de disparition rapide par un espèce de termite peut-être venue accidentellement de la Terre. La forêt fait rapidement place à un désert biologique. Peut importe donc cette guerre entre scientifiques, tous ces morts inutiles. Un simple hasard fait basculer le destin de cette planète, tout comme dans La guerre des mondes de Wells les martiens ne sont pas vaincus par les humains mais une bactérie. L’Humanité perd là sa toute puissance, tous ses discours si contradictoires deviennent vides de sens.

 

Seuls survivants, le policier se retrouve avec sa collègue traître comme Adam et Eve, destinés symboliquement à repeupler une planète qui se meurt. Sauf qu’ils sont en fait trois, puisqu‘une combattante est avec eux. L‘homme se retrouve donc avec deux Eve... Nouvelle version du mythe revisité, faux espoir absolu dans une tragédie cosmique, la fin annoncée du biotope miraculeux…

 

Au-delà du plaisir de lecture que procure Biotope, je trouve que cette histoire comporte, sans que je m’en sois d’ailleurs rendu compte à la première lecture je l’avoue, une caractéristique très intéressante.

Pour une fois, les scientifiques passent à l’action.

Ils ne se contentent pas de pleurnicher sur les méfaits perpétrés par d’autres avec leur savoir,  de signer des pétitions, de démissionner. Ils tuent, entre en conflit entre eux, éliminent ceux qu’ils considèrent comme des traîtres, passent de la pensée philosophique aux armes. Ce qui ne se voit jamais ou presque dans aucun récit SF ou non, encore moins dans la vraie vie, où le scientifique est d‘abord avant tout un employé servile, au service d‘un Etat ou d‘une Entreprise privée… Les Prix Nobel humanistes, tous ne le sont pas, les grandes consciences sont en réalité sociologiquement très rares et peu influents.

 

Pourtant, j’ai immédiatement admis ce comportement comme lecteur.

Pourquoi donc ? Sans doute pour l’envie fantasmatique de voir enfin ces gens si brillants concrètement tenter de défendre leur idéal, de ne plus se soumettre aux dictats de leurs employeurs. D’aveugles, les voilà enfin éclairés sur la vraie nature de leur travail, préparer l’exploitation à outrance de cette planète, une nouvelle Terre à protéger de la cupidité.

Nous sommes là en plein mythe du scientifique humaniste, philosophe, au service de l’Humanité pour son bien, loin de tout nationalisme, cupidité et orgueil.

Mais pour ce faire, pour vraiment lutter, il faut tuer, sortir du système, le rejeter violemment. Renoncer en fait à être un scientifique et devenir un résistant.

Si on aime la forêt, on ne l’étudie pas, on vit en son sein.

 

Biotope rappelle là un cas très concret, qui se déroule déjà depuis plusieurs dizaines d’années, notamment depuis l’expansion économique du Brésil. Peut-être même que le scénariste s’en est inspiré. Vous avez certainement déjà vu ces radeaux gonflables, qui dérivent sur le sommet de la canopée amazonienne pour étudier au mieux l’immense forêt. Officiellement pour mieux la connaître et la protéger. Certes. Mais qui finance ces expéditions coûteuses, sinon les industries pharmaceutiques, les états ? Qui compte là découvrir de nouvelles plantes, de nouvelles ressources à exploiter ? 

Le dilemme est là. Se laisser aller à sa passion du savoir, et servir des intérêts qui peuvent à terme détruire ce qu’on étudie, ou bien renoncer, vivre dans l’ignorance, attitude impossible à tout scientifique normalement constitué..?   

 

Tout le scénario tient sur ce fantasme, cette envie que nous avons de voir les mêmes gens uvrant pour l’exploitation de cette planète luxuriante tenter de l’arrêter dans un geste de résistance inédit. Dans Biotope, nous sommes très loin de la repentance quelque peu tardive de certains des concepteurs intellectuels de la Bombe atomique…

Biotope, c’est la fin de toute naïveté pour ces scientifiques. Et donc l’apparition de la désespérance menant aux dernières extrémités.

 

Une autre caractéristique narrative rend Biotope très crédible. C’est tout simplement l’isolement complet de cette base d’études scientifiques, tête de pont de groupes industriels surpuissants. Loin de la Terre, ces chercheurs recréent une microsociété, à l’image de la société terrienne. Impossible pour eux de rester simples scientifiques, en dehors de toute problématique morale. Au contraire, leur solitude exacerbe leurs sentiments. Impossible de diluer cette fois leur responsabilité au sein d’une Humanité se comptant par milliards d’individus, d’une organisation sociale complexe. Ils sont seuls, sans aide mais aussi sans rien pour les retenir dans leurs sentiments, sans personne sur qui se décharger du poids de leur conscience.

Rester neutre est donc impossible. L’affrontement idéologique et finalement armée devient possible, sinon inéluctable. L’intervention des trois policiers ne fera que précipiter les choses, pas les causer.

 

Biotope porte donc en elle cette idéologie répandue, faiblement certes, que l’Humanité n’est finalement qu’une menace pour la vie sous toutes ses formes, et qu’elle ferait mieux finalement de disparaître, où du moins d’être réduit à moins que rien technologiquement, et de laisser vivre la Nature devenue sauvage et authentique. De la Science vient le malheur, la destruction, la mort. De la Technologie vient la déchéance de l’humain.

 

Appollo et Brüno nous délivrent donc avec Biotope une histoire qui nous interroge sur des sujets absolument fondamentaux pour les siècles à venir de l’Humanité, non pas très loin dans les étoiles, mais ici-bas sur cette Terre.

De la philosophie, de la morale par l’image.

 

Gulzar

 

 

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