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Bienvenue à toutes et à tous. Je suis Gulzar Joby, auteur de Science-fiction. Retrouvez mes parutions, mon carnet de notes et les autres rubriques de mon blog.

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Film Il Divo

Bonjour à toutes et à tous !

 

Petite chronique enthousiaste pour un film italien aujourd'hui, peu connu et pourtant absolument remarquable il me semble... Nous quittons la SF un moment pour nous plonger dans les arcanes de la vie politique italienne d'après-guerre avec Il Divo, de Toni Servillo. La signification d'Il divo oscillant entre divin et vedette !

 

il divo jaquette

 

Sans être une biographie complète, le film raconte la seconde partie de la vie politique de Guilio Andreotti, membre de la Démocratie Chrétienne, la droite catholique italienne, opposé au communisme. Pendant plus de quarante ans, ce petit homme à l'aspect fragile, timide mais à la parole médiatique très ironique, a été trois fois Président du conseil des Ministres dans les années 70 et 80, sept fois Président du Conseil de la République Italienne, huit fois ministres dès 1954 à des postes clés comme l'économie, l'intérieur. Elu Sénateur à vie en 1991, il échouera pourtant à devenir Président du Sénat.

Il est extraordinairement connu à l'étranger également dans les années 2000 pour le procès de collusion avec la mafia et l'assassinat d'un journaliste politique dont il aurait été le commanditaire, procès cassé finalement. Guilio Andreotti ne connaîtra pas la prison, protégé durant les appels par l'immunité sénatoriale.

 

Voilà donc le sujet du film, l'histoire politique de l'Italie, à travers un serviteur de l'Etat, pris entre les remous de la Guerre Froide qui touchèrent fortement  l'Italie, sans aller jusqu'à la situation du Chili d'Allende et Pinochet.

 

La force d'Il Divo réside dans la justesse des choix esthétiques et narratifs du réalisateur Toni Servillo. Un film à la narration classique, didactique, manichéen, voir pire à thèse, aurait été insupportable, difficilement assimilable pour des non italiens, des spectateurs peu au fait de l'Histoire récente italienne.


Toni Servillo a donc totalement reconsidéré le film politique. C'est ce qui rend ce long métrage si remarquable, indispensable même à tout amateur de SF, dont les enjeux de pouvoirs de tous ordres sont souvent au coeur des récits !


Nous sommes très loin du film politique à la Costa-Gavras des années 70, révolté, manichéen, finalement proche du film d'action, du film policier.

Toni Servillo ne s'est pas donné une mission, ne dénonce rien, même si le film est un excellent remède à l'oubli de cette période trouble, faite d'assassinats, d'attentats, de Loge P2 d'extrême-droite anti-communisme, de Brigades Rouges, de mafias omniprésentes...

 

Jamais le film ne nous indique si Andreotti a réellement décidé d'un assassinat, a réellement rencontré un important mafieux. Nous croyons le voir agir, mais est-ce vraiment la réalité ? Par sa caméra, Toni Servillo nous laisse souvent dans le doute, tel un simple citoyen. Il n'impose aucune vérité définitive. Nous approchons du mystère, mais jamais il ne sera explicité réellement.  

Si j'osais, Il Divo est sans doute un film quantique, où parfois une certitude semble se faire jour, mais laissant alors subitement dans l'ombre le restant de la réalité. Andreotti se laisse définir un instant sur tel point. Mais c'est pour mieux rester indéfinissable sur un autre plan...


Toni Servillo filme d'abord l'effet du pouvoir sur le corps du politicien. Quel corps doit-on en effet posséder pour faire de la politique, plus ou moins basse..? A quoi doit-on ressembler pour inspirer confiance, et à qui ?

Qui doit-on être pour exercer cette activité compromettante par nature, où l'idée d'un politicien honnête et pur n'a pas grand sens face à des enjeux planétaires ? Que doit-on sacrifier ? Comment vivre avec tant de mensonge au peuple, à ses proches ? Comment supporter une telle solitude, où parler est impossible, tant au peuple comme à sa propre épouse ?

 

il divo 1

Surtout, d'où vient la jouissance du pouvoir ? Entre fascination et étonnement constant, Toni Servillo invente à chaque plan, trouve une solution esthétique à chaque fait et geste des protagonistes du film, nous emmène dans la vie d'Andreotti, déjà âgé, voûté, dans sa déchéance politique où il ne cédera rien. J'ai rarement vu un film aussi pensé, aussi bien écrit, avec un sens du récit par l'image, et pas tant par un enchaînement de faits précis, un raisonnement intellectuel !

*

Grossièrement, je pourrais écrire que Toni Servillo a réalisé une fresque intimiste. Ces deux mots, habituellement opposés, se fondent ici en un récit d'une rare originalité. Même si le principe narratif de prendre la vie d'un personnage célèbre pour raconter une époque n'a rien de nouveau, Toni Servillo réussit à aller très loin dans le mystère humain que représente la quête du pouvoir et sa conservation. Ainsi que le comportement populaire face au pouvoir.

 

Il m'est difficile de vous rendre compte de tout par le verbe, tant le film est riche ! Mais je vais tenter de vous décrire le plus simplement possible quelques scènes, quelques moments du film qui en montre sa justesse humaine.

 

Tard le soir, Andreotti rentre chez lui, escorté de policiers d'élite, mitraillette au poing. il descend de sa voiture, fait quelques pas dans la rue déserte. Parfois, il lit un slogan injurieux à son encontre, sans s'émouvoir...

Invité dans des soirées, Andreotti, parfois accompagné de sa femme reste là dans un divan, à serrer des mains, tandis que des gens plus beaux, plus jeunes que lui dansent et s'amusent... Puis il rentre se coucher

Ces quelques plans, filmés très calmement, racontent plus que n'importe quel discours la solitude du pouvoir.

 

Autre scène absolument inattendu à ce niveau de pouvoir, Andreotti retourne dans son fief politique où il se fait régulièrement élire député. Là, il distribue à des électeurs qui font la queue des pâtes, des conserves, donne un conseil, donne de l'argent pour payer une facture.

Scène fondamentale du film, même si elle a un aspect presque comique ! Andreotti rend service, car s'il ne rend pas service, il ne sera pas élu... Grande vérité de la politique, où les grandes idées cèdent le pas sur la vie physique, la réalité quotidienne. Il faut aider le petit peuple, faire la charité chrétienne à défaut de justice sociale, car sinon, il votera communiste...

*

La dernière partie du film est consacré aux rumeurs, puis au procès Androtti. Accusé des pires maux, il nie tout en bloc. Mais au-delà se s'interroger s'il est responsable, et coupable, il est intéressant de replacer ce procès dans son contexte, l'écroulement électoral, la décrépitude de la Démocratie Chrétienne, rongée par les scandales financiers, la fuite à l'étranger et les condamnations judiciaires de ses membres. Le Mur de Berlin est tombé, le Communisme est vaincu.
Les élites économiques, l'Italie entière n'a plus besoin de politiciens comme Andreotti. Il est alors temps de s'en débarrasser, et rien n'est plus efficace alors que la Justice...
Pourtant, Andreotti ne sera pas condamné au final, n'ira jamais en prison. Car alors,comme il l'explique lui-même dans le film, c'est reconnaître que l'Italie a été dirigé de longues années par un assassin, par un parti meurtrier... Que l'Italie était en guerre, et que dans une guerre, il y a des morts...
Andreotti restera intouchable, car il est l'Italie ! Mais son temps a passé. Il n'est plus utile, dans ces années 2000 du capitalisme triomphant. Sa charité chrétienne, sa rigueur morale encombrent. Désormais, place à Silvio Berlusconi. Autre époque, autre corps...

 

*

Ce qui hante véritablement le flm, c'est l'aspect physique d'Andreotti. Dans ce pays latin exubérant , au personnel politique outrancier, il représente, dans une période historique donnée, pour les électeurs ce qu'ils croient être un politicien qui saura les protéger.

 

Chétif, austère, intelligent, Andreotti est délégué par un peuple jouisseur pour protéger leur droit à la jouissance... Par sa foi catholique, il fera barrage de son corps au Communisme rampant. Voilà ce que Toni Servillo raconte dans son film.

 

il divo aldo moro

Y compris en laissant assassiner sans rien faire Aldo Moro, Démocrate Chrétien comme lui, par les Brigades Rouges, alors qu'il était au pouvoir ? Voir pire, en manipulant ses kidnappeurs afin de se débarraser d'un concurrent ? Terrible épisode de la vie politique d'Andreotti, que le réalisateur ne surexploite pas, mais distille du long du film, comme une épine empoissonnée, qui nous laisse dans le doute sur la part de responsabilité de ce politicien prêt à tout, et qui semble pourtant incapable physiquement de faire le moindre mal à quiconque.

Mais le pouvoir permet justement cela, la possibilité de trouver de bonnes raisons pour tuer son prochain pour qui en a envie, pour qui s'en sent capable...

Mieux vaut à la tête d'un pays un assassin, après tout. Il sera sans doute plus capable de nous défendre, de tuer nos ennemis qu'un moraliste naïf,prêt à changer le monde en mieux... Voilà comment raisonne l'électeur moyen...


*

Comme une jolie femme peut le faire, Andreotti utilise son corps pour s'élever socialement. Sa faiblesse physique, sa laideur, son impossibilité d'avoir une vie de plaisir est son meilleur passeport pour le pouvoir. Tout comme le physique flamboyant, sans âge de Silvio Berlusconi correspond aux attentes des italiens des années 2000. Après le dur combat, le triomphe...

 

Voilà comment Andreotti reste au pouvoir aussi longtemps, au service d'intérêts économiques qui ne sont pas ceux du peuple, bien entendu... La Démocratie Chrétienne défend avant tout les industriels, les capitalistes, l'orde établi face à la folie gauchiste, manipulée par l'Est, qui s'empare de l'Europe dans les années 70..

*

C'est ce refus de séparer le physique de l'intellect qui donne sa force au film, qui le rend si troublant. Oeuvre où la psychologie de bazar n'a pas sa place.

Je ne sais pas si je connais mieux Andreotti après avoir vu ce film. Sûrement, je comprends mieux la politique et ses logiques infernales, où les idéologies ne sont que paravent pour le comportement humain...


J'espère que ma chronique vous donnera envie de visionner Il Divo, si ce n'est pas déjà fait. Je suis sûr que vous ne le regretterez pas...


A bientôt avec la chronique de Moon, un film de SF cette fois, avant de revenir en Italie avec Gomorra.

Gulzar

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